Bison des steppes
Bison priscus — Le bison de l'âge de glace, des grottes ornées à la momie bleue
De toutes les bêtes que les hommes préhistoriques ont peintes sur les parois des grottes, une revient sans cesse : un grand bison, à la bosse puissante et aux cornes écartées. À Lascaux, à Altamira, à Chauvet, c'est lui qui charge dans la pierre. Cet animal n'est pas le bison que l'on connaît aujourd'hui : c'est le bison des steppes, Bison priscus, le seigneur disparu de la steppe glaciaire.
Répandu jadis de la France à l'Alaska, ancêtre des bisons actuels, immortalisé par les premiers artistes de l'humanité — et même retrouvé congelé, intact, après 36 000 ans : peu d'animaux de l'âge de glace ont laissé autant de traces. Voici son histoire.
Le bison du froid
Le bison des steppes était une bête imposante : jusqu'à 2,3 mètres au garrot pour près d'une tonne, surmonté d'une bosse musculaire encore plus haute que celle du bison moderne, et armé de longues cornes dont l'envergure pouvait atteindre un mètre d'une pointe à l'autre. Un manteau de poils épais le protégeait du gel.
Il régnait sur un monde aujourd'hui disparu : la steppe à mammouths, cet immense écosystème froid, sec et herbeux qui s'étendait d'un bout à l'autre de l'hémisphère nord pendant les glaciations. Il y broutait les graminées aux côtés du mammouth laineux et du rhinocéros laineux, formant avec eux le trio emblématique de la grande faune glaciaire.
Grâce à son immense aire de répartition, il fut aussi un grand voyageur. Quand le niveau des mers baissait, le pont terrestre de la Béringie reliait la Sibérie à l'Alaska, et le bison des steppes le franchit pour coloniser l'Amérique du Nord — où il donna naissance à des géants comme le Bison latifrons, aux cornes démesurées.
Le modèle des peintres des cavernes
Aucun animal n'a autant inspiré l'art paléolithique. Le bison des steppes est la star des grottes ornées : on le retrouve par centaines, gravé ou peint, à Lascaux, Altamira, Chauvet, Niaux ou aux Trois-Frères. Les artistes de la préhistoire ont saisi sa silhouette avec une précision stupéfiante — la bosse, la barbe, la ligne du dos — au point qu'on peut aujourd'hui reconnaître l'espèce sur les parois.
Ces œuvres sont si fidèles qu'elles sont devenues des documents scientifiques : en comparant les bisons peints à l'ADN ancien, les chercheurs ont pu suivre l'évolution de l'animal à travers les millénaires. La grotte préhistorique est, à sa manière, l'un des plus anciens livres d'histoire naturelle.
L'ADN ancien a livré une surprise. Le bison d'Europe actuel (le wisent) ne descend pas en ligne directe du bison des steppes : il serait né, il y a plus de 100 000 ans, d'un croisement entre le bison des steppes et l'auroch — l'ancêtre sauvage de nos vaches. Détail fascinant : les peintures rupestres montrent justement deux types de bisons légèrement différents, qui correspondraient à ces deux lignées (Soubrier et al., 2016).
Blue Babe, la momie bleue
En juillet 1979, près de Fairbanks, en Alaska, des chercheurs d'or dégagent au jet d'eau une carcasse sortie du sol gelé. C'est un bison des steppes entier, peau, poils et chairs conservés par le pergélisol depuis environ 36 000 ans. On le surnomme « Blue Babe », d'après le bœuf bleu de la légende américaine de Paul Bunyan — car sa peau est recouverte d'une pellicule d'un bleu étrange.
Ce bleu intrigant a une explication chimique : en se décomposant lentement, le corps a libéré du phosphore qui, en réagissant avec le fer du sol, a formé un minéral appelé vivianite — d'un bleu profond au contact de l'air. Mais le plus saisissant, ce sont les marques de griffes et de crocs retrouvées sur la peau, et même un éclat de dent fiché dans le cuir : Blue Babe a été tué par un lion des cavernes, à la fin de l'automne, puis figé par le gel avant que les charognards n'aient tout dévoré.
Le paléontologue Dale Guthrie, qui étudia Blue Babe, fit une chose restée célèbre : avec son équipe, il préleva un morceau de chair du cou de la momie pour en faire un ragoût, partagé lors d'un dîner. « La viande était dure, avec un net arrière-goût de terre », rapporta-t-il — mais personne ne tomba malade. Une façon, disons, très directe de toucher au passé.
La fin d'un monde
Le destin du bison des steppes est lié à celui de son habitat. À la fin de la dernière glaciation, le réchauffement du climat transforma la steppe à mammouths : les herbes rases cédèrent la place à la toundra humide et aux forêts, moins nourricières pour les grands brouteurs. L'analyse de l'ADN ancien a montré que ses populations avaient déjà commencé à décliner il y a environ 35 000 ans, bien avant la fin de l'âge de glace (Shapiro et al., 2004).
Pris en tenaille entre la perte de son habitat et la chasse des hommes, le bison des steppes s'éteignit au début de l'Holocène. Mais, contrairement au mammouth, il ne disparut pas tout à fait sans descendance : ses lignées ont donné les bisons d'aujourd'hui — le bison d'Amérique et le wisent d'Europe, deux survivants qui portent encore en eux l'héritage de la steppe glaciaire.
Le bison des steppes rappelle que toutes les extinctions ne se ressemblent pas. Là où le mammouth s'est éteint sans laisser de lignée vivante, le bison des steppes a transmis ses gènes : nos bisons modernes sont les derniers échos d'un animal qui parcourait jadis la moitié du globe — et que nos ancêtres ont peint avant de le perdre.
Repères chronologiques
Le bison des steppes apparaît en Eurasie et colonise la steppe à mammouths, du continent européen à la Béringie.
Mort, en Alaska, du bison qui deviendra « Blue Babe » — tué par un lion des cavernes, puis congelé.
Apogée de l'art pariétal : le bison des steppes devient l'animal le plus représenté des grottes ornées.
Le réchauffement détruit la steppe à mammouths ; les populations déclinent et l'espèce s'éteint.
Découverte de « Blue Babe » près de Fairbanks ; Dale Guthrie en fait une étude (et un ragoût) restés célèbres.
L'ADN ancien révèle le déclin précoce des populations (Shapiro) et l'origine hybride du wisent (Soubrier).
Le bison des steppes est sans doute l'animal préhistorique avec lequel nos ancêtres ont entretenu le lien le plus intime : ils l'ont chassé, redouté, observé, et finalement immortalisé sur la pierre. Quand on contemple un bison de Lascaux, on regarde le portrait d'une espèce éteinte, peint d'après nature par un témoin oculaire. Et grâce à « Blue Babe » et à ses gènes transmis jusqu'à nos bisons, ce géant de la steppe glaciaire n'a jamais tout à fait quitté notre monde.
Sources scientifiques et références
- Guthrie, R. D. (1990). Frozen Fauna of the Mammoth Steppe: The Story of Blue Babe. University of Chicago Press.
- Shapiro, B., Drummond, A. J., Rambaut, A., et al. (2004). « Rise and fall of the Beringian steppe bison ». Science, 306(5701), 1561–1565. doi:10.1126/science.1101074
- Soubrier, J., Gower, G., Chen, K., et al. (2016). « Early cave art and ancient DNA record the origin of European bison ». Nature Communications, 7, 13158. doi:10.1038/ncomms13158
- Froese, D., et al. (2017). « Fossil and genomic evidence constrains the timing of bison arrival in North America ». PNAS, 114(13), 3457–3462. doi:10.1073/pnas.1620754114
- Zazula, G. D., et al. (2009). « A late Pleistocene steppe bison (Bison priscus) partial carcass from Tsiigehtchic, Northwest Territories, Canada ». Quaternary Science Reviews, 28(25–26), 2734–2742. doi:10.1016/j.quascirev.2009.06.012