Émeu de Baudin
Dromaius baudinianus — L'émeu nain de l'île Kangourou, qui finit ses jours chez une impératrice
En 1802, lorsque les navires de l'explorateur français Nicolas Baudin longent une grande île au large de l'Australie méridionale, ses naturalistes y découvrent un émeu qui ne ressemble pas tout à fait à celui du continent : il est plus petit, plus sombre, plus trapu. Personne ne le sait encore, mais cet oiseau est une espèce à part, qui n'existe que là — et qui aura presque entièrement disparu vingt-cinq ans plus tard.
C'est l'émeu de Baudin, l'émeu nain de l'île Kangourou. Son histoire tient en quelques décennies et mêle tout ce qui fait le sel des disparitions récentes : un cas d'école de nanisme insulaire, une expédition scientifique, des oiseaux vivants traversant la moitié du globe pour finir dans la ménagerie d'une impératrice, et une longue confusion qui a failli l'effacer jusque dans les livres.
Un émeu de poche
L'émeu commun d'Australie (Dromaius novaehollandiae) est le deuxième plus grand oiseau du monde après l'autruche : jusqu'à 1,90 m et 55 kg. Sur l'île Kangourou, la même lignée avait produit une version réduite : à peine 1,40 à 1,50 m de haut pour 24 à 27 kg, soit environ un quart plus petit, et presque deux fois plus léger. Un émeu de poche.
Ce rapetissement n'a rien d'un hasard. C'est un phénomène classique appelé nanisme insulaire : isolés sur une île aux ressources limitées et souvent débarrassée des grands prédateurs, les animaux de grande taille tendent à rétrécir au fil des générations, car un corps plus petit consomme moins et se contente de moins. Les éléphants nains des îles méditerranéennes, les mammouths nains de l'île Wrangel : le vivant a répété cette recette un peu partout. L'émeu de Baudin en est la version à plumes.
L'émeu de Baudin n'était pas le seul émeu nain. Au moins deux autres lignées rapetissées vivaient sur des îles du sud de l'Australie : l'émeu de l'île King (Dromaius minor), le plus petit de tous, et un émeu de Tasmanie. Toutes ont disparu au début du XIXe siècle. L'émeu de Baudin, sur la plus grande de ces îles, était aussi le plus grand des nains.
L'émeu de l'impératrice
L'expédition Baudin (1800–1804) était une grande entreprise scientifique, embarquant naturalistes et dessinateurs pour cartographier et décrire les « Terres australes ». Parmi eux, le zoologiste François Péron et l'artiste Charles-Alexandre Lesueur, dont les planches restent parmi les plus précieux témoignages que nous ayons de cette faune. En 1803, trois émeus de l'île Kangourou sont capturés vivants et embarqués pour la France.
À leur arrivée, ces oiseaux deviennent des curiosités impériales. Ils sont d'abord accueillis à la Malmaison, dans la ménagerie de l'impératrice Joséphine, épouse de Napoléon, qui collectionnait les plantes et les animaux exotiques, puis transférés au Jardin des Plantes de Paris. L'un d'eux y survécut jusqu'en 1822. Détail vertigineux : ce captif parisien a probablement survécu à toute sa population sauvage — les derniers émeus de l'île Kangourou s'éteignaient à peu près au même moment, à l'autre bout du monde.
Une longue confusion d'îles
Pendant plus d'un siècle, l'émeu de Baudin a failli être oublié de la science. La raison : les carnets de bord de l'expédition ne précisaient pas toujours de quelle île provenait chaque oiseau capturé, ni même s'il s'agissait d'espèces distinctes. Les émeus de l'île Kangourou et de l'île King se sont retrouvés mélangés dans les collections et les illustrations — la fameuse planche de Lesueur réunit d'ailleurs sans doute des oiseaux des deux îles dans une scène de famille en partie reconstituée.
Il a fallu attendre 1984 pour que l'ornithologue Shane Parker démêle l'affaire et reconnaisse formellement l'émeu de l'île Kangourou comme une forme à part entière, qu'il nomme Dromaius baudinianus en hommage à Baudin. La rareté des restes n'aide pas : il n'existe aujourd'hui qu'un seul spécimen empaillé attribué à cet émeu, conservé au Muséum d'histoire naturelle de Genève — étudié récemment par analyses génétiques et radiographiques pour confirmer son identité.
Le statut exact de ces émeus nains fait encore débat. Selon les auteurs, l'émeu de Baudin est traité comme une espèce distincte (Dromaius baudinianus) ou comme une sous-espèce de l'émeu commun (D. novaehollandiae baudinianus). L'ADN ancien a montré que certains émeus insulaires étaient génétiquement très proches de ceux du continent : leur petite taille s'est installée vite, en quelques milliers d'années seulement d'isolement.
Le feu et le fusil
La fin fut rapide. Dès le début du XIXe siècle, l'île Kangourou attire des chasseurs de phoques et des marins en rupture de ban, qui s'y installent et chassent l'émeu pour sa viande. Mais le coup fatal vint sans doute moins du fusil que du feu : pour ouvrir des pâtures, les nouveaux venus brûlaient régulièrement la végétation, détruisant l'habitat de broussailles dont dépendait l'oiseau. Des ossements d'émeus retrouvés dans des grottes calcaires suggèrent même que les bêtes fuyaient les incendies.
L'émeu de Baudin n'avait jamais été très nombreux — une île n'offre qu'un espace limité — et il ne fallut qu'une poignée d'années pour l'effacer. On ne l'a plus observé après 1819, et le dernier individu sauvage aurait été tué vers 1827. La colonie permanente de l'île ne fut fondée qu'en 1836 : quand les colons s'installèrent pour de bon, l'émeu avait déjà disparu.
L'émeu de Baudin illustre la fragilité extrême des espèces insulaires : une population réduite, cantonnée à une seule île, sans nulle part où fuir. Quelques chasseurs et quelques feux ont suffi, en moins d'une génération humaine, à effacer un oiseau qui avait mis des millénaires à devenir ce qu'il était. Le même scénario a emporté le dodo de l'île Maurice et le rat de Maclear de l'île Christmas.
Repères chronologiques
L'expédition de Nicolas Baudin atteint l'île Kangourou (« Île Decrès ») ; ses naturalistes y remarquent un émeu plus petit que celui du continent.
Trois émeus de l'île sont capturés vivants et embarqués pour la France.
Les oiseaux survivants rejoignent la ménagerie de l'impératrice Joséphine à la Malmaison, puis le Jardin des Plantes.
Dernières observations connues de l'émeu à l'état sauvage sur l'île Kangourou.
Mort du dernier émeu captif à Paris — il a sans doute survécu à sa population sauvage.
Le dernier émeu sauvage de l'île Kangourou aurait été tué. L'espèce est éteinte.
Shane Parker reconnaît enfin l'émeu de l'île Kangourou comme une forme distincte et le nomme Dromaius baudinianus.
L'émeu de Baudin n'a laissé que peu de traces : une poignée d'os, quelques dessins, une seule dépouille empaillée à Genève, et le souvenir d'un oiseau qui a traversé les mers pour mourir dans le jardin d'une impératrice. Son histoire dit pourtant beaucoup — sur la manière dont la vie se réinvente sur les îles, et sur la facilité déconcertante avec laquelle on peut la défaire. À peine identifié, déjà disparu : l'émeu nain de l'île Kangourou est l'un de ces fantômes que la science n'a appris à nommer qu'une fois qu'il était trop tard.
Sources scientifiques et références
- Parker, S. A. (1984). « The extinct Kangaroo Island Emu, a hitherto unrecognised species ». Bulletin of the British Ornithologists' Club, 104(1), 19–22.
- Péron, F., & Freycinet, L. (1807–1816). Voyage de découvertes aux Terres Australes (atlas illustré par Charles-Alexandre Lesueur & Nicolas-Martin Petit). Paris : Imprimerie impériale.
- Heupink, T. H., Huynen, L., & Lambert, D. M. (2011). « Ancient DNA suggests dwarf and 'giant' emu are conspecific ». PLoS ONE, 6(4), e18728. doi:10.1371/journal.pone.0018728
- Hume, J. P., et al. (2019). « Genetic and radiographic insights into the only known mounted specimen of Kangaroo Island Emu Dromaius baudinianus ». Revue suisse de Zoologie, 126(2), 233–245.
- Jansen, J. J. F. J., & Lambourne, M. (2022). « Dwarf emus from Baudin's voyage (1800–1804): an overlooked engraving by Nicolas Huet ». Archives of Natural History, 49(2), 397–402. doi:10.3366/anh.2022.0791
- BirdLife International (2024). Species factsheet : Dromaius baudinianus. UICN Liste rouge des espèces menacées.