Therizinosaurus
Therizinosaurus cheloniformis — Le « lézard à faux » qui troqua la viande contre les feuilles
Imaginez un dinosaure de la taille d'un Tyrannosaurus rex, dressé sur deux pattes, avec un long cou de girafe, un petit bec d'oiseau, une bedaine de gros herbivore… et trois griffes recourbées d'un demi-mètre au bout de chaque main. Cet animal improbable a réellement existé : c'est le Therizinosaurus, sans doute le plus étrange de tous les dinosaures carnivores — un carnivore qui n'en était plus un.
Cousin des raptors et de T. rex, mais devenu herbivore, paré des plus longues griffes de toute l'histoire de la vie, et d'abord pris pour une tortue géante : voici l'histoire de Therizinosaurus cheloniformis, l'un des dinosaures les plus déroutants jamais découverts — et l'une des stars surprises de Jurassic World.
Des griffes prises pour une tortue
L'histoire commence en 1948, dans le désert de Gobi. Une expédition paléontologique soviéto-mongole exhume d'énormes griffes fossilisées, sans le reste du squelette. En 1954, le paléontologue russe Evgueni Maleev les décrit — et se trompe magistralement. Devant ces lames osseuses incurvées, il imagine non pas un dinosaure, mais une gigantesque tortue marine, longue de quelque 4,5 mètres, qui aurait utilisé ses griffes pour ramener à elle des algues. D'où le nom d'espèce cheloniformis, « en forme de tortue ».
L'erreur est restée gravée dans le nom scientifique de l'animal, mais elle n'a pas duré. À mesure que d'autres ossements émergeaient du Gobi, l'idée d'une tortue devint intenable. En 1970, le paléontologue Anatoli Rojdestvenski reconnaît dans ces restes ceux d'un dinosaure théropode. La confirmation viendra de cousins mieux conservés, comme l'Alxasaurus chinois décrit en 1993, qui révèlent enfin à quoi ressemblait toute cette famille. Le « lézard à faux » prenait forme.
Chose étonnante pour un dinosaure aussi célèbre, on n'a jamais trouvé de squelette complet de Therizinosaurus : surtout des bras, des griffes et des fragments de pattes. Son allure générale est reconstituée à partir de ses parents proches, mieux préservés. C'est dire si chaque nouvel os compte — et à quel point ces griffes spectaculaires ont longtemps été notre seule fenêtre sur lui.
Un carnivore devenu herbivore
Voici le plus fascinant. Therizinosaurus appartient aux théropodes, ce grand groupe de dinosaures bipèdes qui réunit presque tous les carnivores classiques — de T. rex au Vélociraptor — et dont sont issus les oiseaux. C'est plus précisément un maniraptorien, donc un proche parent des raptors comme le Deinonychus. Sa lignée aurait dû être celle de prédateurs agiles. Elle a fait tout l'inverse.
Au lieu de chasser, les thérizinosaures se sont mis à brouter. Leur crâne s'est réduit, leurs dents pointues de carnivore ont laissé place à de petites dents en feuille et à un bec corné, leur ventre s'est élargi pour abriter le long tube digestif qu'exige la digestion des plantes, et leur bassin s'est élargi en conséquence. Le résultat est cette silhouette unique : un théropode pansu, au long cou, qui se nourrissait de feuillages comme un paresseux géant à plumes.
Le cas du Therizinosaurus n'est pas isolé. Au sein des théropodes, le passage de la viande aux plantes s'est produit plusieurs fois indépendamment — chez les thérizinosaures, mais aussi chez les ornithomimosaures comme le Gallimimus, ou encore chez les oviraptorosaures. Une même famille de carnivores a donné, ici et là, des herbivores et des omnivores : un bel exemple de la créativité de l'évolution, documenté par Lindsay Zanno et Peter Makovicky en 2011.
Les plus longues griffes du monde
Et puis, il y a ces griffes. Chez Therizinosaurus, les trois doigts de chaque main portaient d'immenses ongles osseux dont les plus grands mesuraient jusqu'à 50 centimètres — et, une fois recouverts de leur étui de corne, ils pouvaient approcher le mètre. Ce sont, à ce jour, les plus longues griffes connues de tout le règne animal, vivant ou fossile.
À quoi servaient-elles ? L'idée d'armes de chasse est écartée : pour un herbivore, elles n'avaient pas à tuer. La modélisation biomécanique de Stephan Lautenschlager (2014) a montré que ces griffes étaient surtout efficaces pour accrocher et ramener les branches vers la bouche — un geste de cueillette, à la manière des paresseux géants. Trop fragiles pour creuser, elles servaient sans doute aussi à se défendre contre les prédateurs et, peut-être, à parader. Une même structure pouvant remplir plusieurs rôles à la fois.
Un géant qui dépassait T. rex en hauteur
Avec ses 9 à 10 mètres de long et surtout sa posture dressée, le Therizinosaurus pouvait porter sa tête à 4 ou 5 mètres de hauteur — de quoi brouter la cime des arbres, et regarder un T. rex de haut. Pour 3 à 5 tonnes, c'était l'un des plus grands maniraptoriens ayant jamais existé.
Le contraste avec son lointain cousin T. rex est savoureux. Là où le tyran portait des bras minuscules, presque atrophiés, le thérizinosaure exhibait au contraire des bras démesurés terminés par des faux. Deux géants théropodes, deux solutions opposées — preuve qu'au royaume des dinosaures, il n'y avait pas un seul modèle de réussite.
Le géant tranquille du Nemegt
Therizinosaurus vivait il y a environ 70 millions d'années dans ce qui est aujourd'hui le désert de Gobi, au sein de la Formation de Nemegt, en Mongolie — un paysage alors bien plus humide, parcouru de rivières et de plaines boisées. Il y côtoyait un casting de stars : le grand prédateur Tarbosaurus, l'autruche géante Gallimimus, ou encore l'étrange Deinocheirus aux longs bras.
Dans ce monde, le thérizinosaure n'avait rien d'un chasseur : c'était un paisible brouteur, qui se dressait pour atteindre les feuillages, son long cou et ses bras lui ouvrant un garde-manger hors de portée des autres herbivores. Ses griffes, elles, devaient suffire à dissuader un Tarbosaurus un peu trop curieux.
La star inattendue de Jurassic World
Longtemps confiné aux livres de paléontologie, Therizinosaurus a connu la gloire en 2022 grâce au film Jurassic World : Le Monde d'après, où il apparaît dans une scène de forêt mémorable, traquant l'héroïne à l'aveugle. Le film a frappé juste sur l'essentiel : la taille colossale et les griffes terrifiantes.
Mais, comme souvent, la fiction a pris des libertés. Le thérizinosaure du film est présenté en prédateur agressif couvert d'écailles, alors que le vrai animal était un herbivore et, selon toute vraisemblance, partiellement emplumé — ses proches parents, comme le chinois Beipiaosaurus, ont livré des empreintes de plumes. Le véritable Therizinosaurus ressemblait sans doute davantage à une autruche géante et duveteuse qu'au monstre reptilien du grand écran.
Non, le Therizinosaurus n'était pas un tueur sanguinaire. C'était un grand brouteur tranquille, probablement couvert de plumes, qui n'utilisait ses griffes géantes que pour ramener les branches et se défendre. Le cinéma en a fait un croquemitaine ; la science en fait quelque chose de bien plus singulier — un dinosaure carnivore qui avait renoncé à la chasse.
Histoire de la découverte
Une expédition soviéto-mongole découvre d'immenses griffes fossilisées dans le désert de Gobi, sans le reste du squelette.
Evgueni Maleev nomme Therizinosaurus cheloniformis, qu'il prend pour une gigantesque tortue marine harponnant des algues.
Anatoli Rojdestvenski reconnaît la véritable nature de l'animal : un dinosaure théropode, et non une tortue.
La description de l'Alxasaurus, parent mieux conservé, confirme que les thérizinosaures sont des théropodes maniraptoriens.
Zanno et Makovicky montrent que l'herbivorie est apparue plusieurs fois, indépendamment, chez les théropodes.
La modélisation biomécanique de Lautenschlager établit que les griffes servaient surtout à ramener les branches.
Jurassic World : Le Monde d'après fait du thérizinosaure une vedette de cinéma — au prix de quelques inexactitudes.
Le Therizinosaurus est l'un de ces animaux qui rappellent que la préhistoire a été bien plus inventive que nos clichés. Un carnivore qui devient brouteur, des armes de prédateur recyclées en outils de cueillette, un géant à plumes pris pour une tortue : tout, chez lui, prend l'imaginaire à contre-pied. C'est peut-être pour cela qu'il fascine autant — ce « lézard à faux » nous oblige à imaginer les dinosaures non comme des monstres figés, mais comme une famille foisonnante, capable des bifurcations les plus inattendues.
Sources scientifiques et références
- Maleev, E. A. (1954). « Новый черепахообразный ящер в Монголии » [Nouveau reptile en forme de tortue de Mongolie]. Priroda, 1954(3), 106–108.
- Zanno, L. E., & Makovicky, P. J. (2011). « Herbivorous ecomorphology and specialization patterns in theropod dinosaur evolution ». PNAS, 108(1), 232–237. doi:10.1073/pnas.1011924108
- Zanno, L. E., Gillette, D. D., Albright, L. B., & Titus, A. L. (2009). « A new North American therizinosaurid and the role of herbivory in 'predatory' dinosaur evolution ». Proceedings of the Royal Society B, 276(1672), 3505–3511. doi:10.1098/rspb.2009.1029
- Lautenschlager, S. (2014). « Morphological and functional diversity in therizinosaur claws and the implications for theropod claw evolution ». Proceedings of the Royal Society B, 281(1785), 20140497. doi:10.1098/rspb.2014.0497
- Lautenschlager, S., Witmer, L. M., Altangerel, P., & Rayfield, E. J. (2013). « The endocranial anatomy of Therizinosauria and its implications for sensory and cognitive function ». PLoS ONE, 7(12), e52289. doi:10.1371/journal.pone.0052289
- Lautenschlager, S. (2017). « Functional niche partitioning in Therizinosauria provides new insights into the evolution of theropod herbivory ». Palaeontology, 60(3), 375–387. doi:10.1111/pala.12289