Stegosaurus
Stegosaurus stenops — Le dinosaure à plaques et ses légendes
C'est probablement le dinosaure que dessinent tous les enfants : un gros corps en dôme, une double rangée de grandes plaques dressées sur le dos, et une queue hérissée de pointes. Le Stégosaure est une icône absolue de la préhistoire, au même titre que le T. rex ou le Triceratops.
Et pourtant, peu de dinosaures auront accumulé autant de légendes. On l'a dit stupide, doté d'un « second cerveau » dans les fesses, et d'une rangée de plaques dont on ignorait encore récemment à quoi elles servaient. Quant à sa célèbre queue cloutée, elle porte aujourd'hui dans la littérature scientifique un nom… inventé pour faire rire.
Démêlons le vrai du faux autour du plus iconique des dinosaures cuirassés.
Un cerveau de noix ? Presque.
La réputation de cancre du Stégosaure n'est pas totalement usurpée. Pour un animal de 7 à 9 mètres de long et de plusieurs tonnes, son cerveau ne pesait qu'environ 70 à 80 grammes — la taille d'un citron vert, ou du cerveau d'un chien. Rapporté à la masse du corps, c'est l'un des plus faibles rapports connus chez les dinosaures. L'image populaire du « cerveau de la taille d'une noix » exagère à peine.
Mais attention : petit cerveau ne veut pas dire animal inadapté. Le Stégosaure a prospéré pendant des millions d'années. Comme beaucoup d'herbivores, il n'avait tout simplement pas besoin d'une grande puissance de calcul pour brouter des fougères et balayer l'air de sa queue.
Au-dessus des hanches, la moelle épinière du Stégosaure occupait une cavité osseuse nettement élargie — bien plus volumineuse que sa boîte crânienne. En 1881, le paléontologue Othniel Marsh y vit un possible « cerveau postérieur », un centre nerveux secondaire qui aurait piloté l'arrière-train et la queue. L'idée d'un dinosaure « à deux cerveaux » a fait le tour du monde… mais elle est fausse. Aucun animal n'a jamais eu deux cerveaux. Ce renflement abritait sans doute un corps glycogénique, une réserve d'énergie que l'on retrouve aujourd'hui chez les oiseaux, descendants des dinosaures.
Les plaques : armure, radiateur ou parure ?
Les fameuses plaques — dix-sept chez Stegosaurus stenops — étaient plantées verticalement le long du dos en deux rangées alternées, et non par paires symétriques. La plus grande atteignait près de 80 centimètres de haut. Mais à quoi servaient-elles ? La question a opposé les paléontologues pendant plus d'un siècle.
L'hypothèse de l'armure tient mal : les plaques étaient faites d'un os léger et poreux, fragile, et ne protégeaient ni les flancs ni le ventre. On a aussi cru à un gigantesque radiateur : parcourues de sillons vasculaires, elles auraient évacué la chaleur, comme le grand bec d'un toucan. Une étude de 2005 a toutefois montré que leur structure interne ne correspondait pas à celle d'un échangeur thermique efficace ; tout au plus jouaient-elles ce rôle de façon secondaire.
L'explication aujourd'hui privilégiée est la parade. Hautes, colorées de leur vivant et bien visibles de loin, les plaques servaient probablement à la reconnaissance entre congénères, à l'intimidation d'un rival ou à la séduction — exactement comme la roue d'un paon. Chez les dinosaures, l'apparence prime souvent sur l'armure.
Le thagomizer, l'arme née d'un dessin humoristique
La queue du Stégosaure se terminait par quatre longues pointes osseuses pouvant dépasser 60 centimètres. Cet ensemble porte un nom singulier : le thagomizer. Son origine est l'une des plus savoureuses de toute la paléontologie.
En 1982, le dessinateur Gary Larson publie dans son comic strip The Far Side une planche où un homme des cavernes désigne les pointes caudales d'un Stégosaure en expliquant qu'elles s'appellent ainsi « d'après feu Thag Simmons » — un malheureux empalé par l'animal. La trouvaille amusa tant les paléontologues qu'ils adoptèrent le mot pour de bon. Aujourd'hui, « thagomizer » est employé sérieusement dans les articles scientifiques pour désigner les pointes caudales des stégosaures. Un rare cas où l'humour a enrichi le vocabulaire de la science.
Et ce n'était pas qu'un ornement. La preuve la plus spectaculaire vient d'une vertèbre d'Allosaurus, le grand prédateur de l'époque, retrouvée dans l'Utah : elle porte une perforation dont la forme correspond exactement à la section d'une pointe de Stégosaure. Mieux : l'os s'était partiellement ressoudé. L'Allosaure avait donc survécu à la blessure — gardant en lui le souvenir, gravé dans son squelette, d'un coup de queue reçu il y a 150 millions d'années. À l'inverse, on a retrouvé des plaques de Stégosaure portant la marque de morsures d'Allosaure : la preuve, des deux côtés, d'affrontements bien réels.
Sophie, le Stégosaure le plus complet du monde
Longtemps, les reconstitutions du Stégosaure ont été des assemblages incertains, et la disposition exacte de ses plaques a nourri d'interminables débats. Tout a changé avec « Sophie », un squelette découvert en 2003 dans le Wyoming et complet à plus de 90 % — du jamais-vu pour l'espèce. Exposé au Muséum d'histoire naturelle de Londres depuis 2014, il a permis de trancher : les plaques étaient bel et bien disposées en quinconce, et non par paires.
Sophie, un jeune adulte, ne pesait qu'environ 1,6 tonne — l'équivalent d'un petit rhinocéros. Les plus grands individus de l'espèce voisine Stegosaurus ungulatus, eux, pouvaient atteindre 9 mètres et peser jusqu'à 5 tonnes.
Histoire de la découverte
Othniel Charles Marsh décrit le Stegosaurus à partir de fossiles du Colorado, en pleine « guerre des os » qui l'oppose à Edward Cope. Croyant les plaques posées à plat comme les tuiles d'un toit, il le nomme « lézard à toit ».
Marsh remarque l'élargissement du canal nerveux au-dessus des hanches et avance l'idée — erronée — d'un « cerveau postérieur ». Le mythe du dinosaure à deux cerveaux est né.
Gary Larson invente le mot « thagomizer » dans The Far Side. Les paléontologues l'adoptent pour désigner les pointes caudales des stégosaures.
Des études confirment l'usage défensif du thagomizer (vertèbre d'Allosaure perforée) et remettent en cause la fonction de simple radiateur des plaques.
« Sophie », le squelette le plus complet jamais trouvé (>90 %), est dévoilé au Muséum de Londres et règle la question de la disposition des plaques.
Le monde du Stégosaure
Le Stégosaure vivait il y a environ 150 millions d'années, à la fin du Jurassique, dans les vastes plaines d'inondation de la Formation de Morrison, qui couvre aujourd'hui une grande partie de l'ouest des États-Unis. Ce monde chaud, parcouru de rivières et couvert de fougères, de prêles et de conifères, était l'un des écosystèmes les plus riches en dinosaures de toute l'histoire.
Le Stégosaure y broutait la végétation basse aux côtés de géants au long cou comme le Brachiosaurus, le Diplodocus et l'Apatosaurus, sous la menace constante des grands prédateurs, au premier rang desquels l'Allosaure. C'est dans ce décor foisonnant que se sont joués les affrontements dont les fossiles gardent encore la trace.
Comme la plupart des dinosaures, le Stégosaure n'a pas connu la grande extinction de la fin du Crétacé. Il s'est éteint dès la fin du Jurassique, il y a environ 150 millions d'années — soit plus de 80 millions d'années avant la chute de l'astéroïde. À son époque, le Tyrannosaurus rex n'existait pas encore et ne le côtoiera jamais : un écart de temps plus grand que celui qui nous sépare du T. rex lui-même.
L'héritage d'une icône
Le Stégosaure occupe une place à part dans notre imaginaire : c'est le dinosaure « bizarre » par excellence, celui dont la silhouette improbable a fasciné des générations. Derrière la caricature du géant idiot se cache pourtant un animal remarquablement adapté, dont les plaques racontent une histoire d'apparence et de communication, et dont la queue armée témoigne de duels réels avec les plus grands prédateurs de son temps.
Petit cerveau, certes. Mais une réussite évolutive qui aura traversé les millions d'années — et notre culture — sans jamais perdre de sa superbe. La prochaine fois que vous croiserez sa silhouette plaquée, souvenez-vous : presque tout ce que vous croyiez savoir sur lui méritait d'être réexaminé.
Sources scientifiques et références
- Marsh, O. C. (1877). « New order of extinct Reptilia (Stegosauria) from the Jurassic of the Rocky Mountains ». American Journal of Science, 14(84), 513–514.
- Carpenter, K., Sanders, F., McWhinney, L. A., & Wood, L. (2005). « Evidence for predator–prey relationships: examples for Allosaurus and Stegosaurus ». In The Carnivorous Dinosaurs (K. Carpenter, éd.), Indiana University Press, 325–350.
- Main, R. P., de Ricqlès, A., Horner, J. R., & Padian, K. (2005). « The evolution and function of thyreophoran dinosaur scutes: implications for plate function in stegosaurs ». Paleobiology, 31(2), 291–314. doi:10.1666/0094-8373(2005)031<0291:TEAFOT>2.0.CO;2
- Saitta, E. T. (2015). « Evidence for sexual dimorphism in the plated dinosaur Stegosaurus mjosi ». PLoS ONE, 10(4), e0123503. doi:10.1371/journal.pone.0123503
- Mallison, H. (2011). « Defense capabilities of Kentrosaurus aethiopicus ». Palaeontologia Electronica, 14(2), 10A. (biomécanique du thagomizer chez les stégosaures)
- Brassey, C. A., Maidment, S. C. R., & Barrett, P. M. (2015). « Body mass estimates of an exceptionally complete Stegosaurus (Ornithischia: Thyreophora) ». Biology Letters, 11(3), 20140984. doi:10.1098/rsbl.2014.0984 (« Sophie »)
- Maidment, S. C. R., Brassey, C., & Barrett, P. M. (2015). « The postcranial skeleton of an exceptionally complete individual of Stegosaurus stenops ». PLoS ONE, 10(10), e0138352.