Dilophosaurus
Dilophosaurus wetherilli — Le géant à double crête trahi par le cinéma
Vous croyez le connaître. Un petit dinosaure de la taille d'un chien, qui déploie une collerette colorée façon lézard à collerette, siffle, puis crache un venin noir à la figure de sa victime avant de la dévorer. C'est l'image que des millions de spectateurs gardent du Dilophosaure depuis Jurassic Park, en 1993.
Or presque tout, dans ce portrait, est faux. Le vrai Dilophosaurus wetherilli était l'un des plus grands prédateurs terrestres de son temps : un théropode élancé de six à sept mètres de long, plus lourd qu'un cheval de trait, qui régnait sur l'Amérique du Nord il y a environ 193 millions d'années. Pas de collerette. Aucune preuve de venin. Et surtout, rien d'un animal de compagnie.
Derrière l'invention hollywoodienne se cache l'un des dinosaures les plus mal compris de l'histoire de la paléontologie — un animal dont on a longtemps cru, à tort, qu'il était trop fragile pour tuer.
Anatomie : un grand prédateur, pas un chien savant
La vraie taille
Commençons par rétablir les proportions. Le Dilophosaure mesurait entre six et sept mètres de la tête à l'extrémité de la queue, pour un poids estimé autour de 350 à 400 kilogrammes. Debout, sa hanche culminait à hauteur de poitrine d'un adulte humain. C'était, et de loin, le plus grand carnivore connu du Jurassique inférieur nord-américain — un sommet de la chaîne alimentaire, pas le faire-valoir poltron du film.
Sa silhouette était celle d'un coureur : long cou souple, membres postérieurs élancés, longue queue tenue à l'horizontale en balancier. Les bras, eux, restaient courts mais puissamment musclés, terminés par quatre doigts dont de solides griffes recourbées, capables de saisir et de retenir une proie.
Les deux crêtes qui lui donnent son nom
L'attribut le plus spectaculaire du Dilophosaure n'est pas une collerette, mais une paire de crêtes osseuses dressées sur le sommet du crâne, courant d'avant en arrière en deux fines lames parallèles. C'est à elles qu'il doit son nom : Dilophosaurus signifie « reptile à deux crêtes », du grec di (deux) et lophos (crête).
Ces crêtes étaient trop minces et trop fragiles pour servir d'armes ou de bélier. Les paléontologues y voient un organe d'exhibition : un panneau d'affichage visuel, peut-être vivement coloré de son vivant, servant à se reconnaître entre congénères, à séduire ou à intimider un rival — un peu comme la crête d'un coq ou les caroncules d'un casoar. Chez les dinosaures, l'apparat précède souvent l'arme.
L'encoche de la mâchoire : un faux signe de faiblesse
Le museau du Dilophosaure présente une particularité frappante : une encoche, un décrochement net entre l'os porte-dents de l'avant (le prémaxillaire) et le reste de la mâchoire supérieure. Cette « marche » dans la denture, surmontée de longues dents avant, a longtemps égaré les scientifiques.
Pendant des décennies, on a pensé que cette mâchoire échancrée était trop faible pour mordre et tuer une grande proie, et que le Dilophosaure devait se contenter de charognes ou de poissons. C'est précisément cette réputation d'animal fragile qui a inspiré, en partie, sa transformation cinématographique en petit prédateur sournois recourant au venin faute de force brute.
En 2020, les paléontologues Adam Marsh et Timothy Rowe (université du Texas à Austin) ont publié la plus complète des révisions anatomiques du Dilophosaure, fondée sur les cinq squelettes connus. Leur verdict balaie l'idée d'un animal chétif : le crâne était solide et robuste, les os irrigués par d'importants réseaux de vaisseaux (comme chez les oiseaux actuels), et la mâchoire parfaitement capable de tuer. Le Dilophosaure était bel et bien un prédateur de plein droit, le plus grand animal terrestre de son écosystème.
« C'est à peu près le dinosaure le mieux connu parmi les plus mal connus. Jusqu'à cette étude, personne ne savait vraiment à quoi ressemblait le Dilophosaure, ni comment il avait évolué. » — Adam Marsh, co-auteur de la redescription du Dilophosaurus, université du Texas à Austin, 2020
Le mythe de Jurassic Park
Comment un grand prédateur a-t-il fini en cracheur de venin de la taille d'un chien ? La réponse tient en deux noms : Michael Crichton et Steven Spielberg.
Dans son roman de 1990 puis dans le film de 1993, le Dilophosaure devient un petit dinosaure pourvu de deux inventions purement fictives : une collerette rétractable et un venin craché, qui aveugle et paralyse le programmeur véreux Dennis Nedry avant de le dévorer. Crichton a justifié ce venin par l'argument romanesque — il fallait expliquer comment un animal réputé « à la mâchoire faible » pouvait tuer. La collerette, elle, était une pure trouvaille de cinéma, destinée à le rendre plus reconnaissable et plus menaçant à l'écran. Spielberg le rapetissa encore, pour ne pas le confondre avec les « vélociraptors » du film.
Inventé par le film : la collerette déployable, le venin craché, et la petite taille (à peine 1,20 m dans Jurassic Park). Réel : les deux crêtes sur la tête, le régime carnivore, et le nom. Aucun fossile n'a jamais livré le moindre indice de glande à venin ou de collerette chez le Dilophosaure. Comme pour le Vélociraptor — au contraire agrandi à hauteur d'homme et dénué de plumes à l'écran, alors qu'il avait dans la réalité la taille d'un dindon —, le cinéma a sacrifié la rigueur au spectacle.
Le paradoxe est savoureux : le film a rendu le Dilophosaure mondialement célèbre tout en effaçant ce qu'il était vraiment. Aujourd'hui encore, le « cracheur de venin » reste, dans l'imaginaire collectif, plus réel que le grand chasseur élancé qui a réellement existé.
Un chasseur du Jurassique inférieur
Il y a 193 millions d'années, l'Amérique du Nord-Ouest était une plaine fluviale traversée de rivières, semée de plans d'eau et bordée de fougères et de conifères, sous un climat saisonnièrement aride. C'est ce monde, conservé aujourd'hui dans la Formation de Kayenta de l'Arizona, que parcourait le Dilophosaure.
Au sommet de la chaîne alimentaire, il chassait probablement les petits dinosaures herbivores de son temps, comme le Scutellosaurus cuirassé, ainsi que des reptiles, des amphibiens et sans doute du poisson le long des berges. Ses longues dents avant et son cou souple en faisaient un prédateur polyvalent, capable de saisir des proies vives.
Des pistes d'empreintes fossiles attribuées à de grands théropodes de cette époque suggèrent un animal actif et mobile. Sur un site de l'Utah, une trace exceptionnelle a même figé le moment où un grand prédateur de ce type s'est accroupi au sol, laissant l'empreinte de ses pieds, de ses mains et même de la zone de contact de son bassin — un instantané vieux de centaines de millions d'années.
Le Dilophosaure n'a pas été emporté par l'astéroïde de la fin du Crétacé : il s'est éteint bien avant, dès le Jurassique inférieur, soit près de 130 millions d'années avant la chute du Tyrannosaurus rex. Sa lignée a cédé la place à de nouvelles vagues de grands théropodes au fil du Jurassique. Pas de cataclysme spectaculaire : juste le cours ordinaire de l'évolution, qui voit la quasi-totalité des espèces finir par disparaître.
Histoire de la découverte
Jesse Williams, un Navajo, découvre en 1940 des ossements affleurant sur les terres de la Nation navajo, dans le nord de l'Arizona. En 1942, il y conduit une équipe de l'université de Californie à Berkeley menée par Charles Camp, qui exhume trois squelettes partiels.
Samuel Welles, de l'université de Californie à Berkeley, décrit l'animal — mais le rattache d'abord au genre européen Megalosaurus, sous le nom de Megalosaurus wetherilli. Les crêtes n'ont pas encore été repérées.
Welles retourne sur le terrain et découvre un nouveau spécimen, mieux conservé : il révèle les deux crêtes parallèles sur le crâne, jusque-là inconnues.
Comprenant qu'il a affaire à un genre inédit, Welles le rebaptise Dilophosaurus — « le reptile à deux crêtes ». Le dinosaure entre enfin dans l'histoire sous son vrai nom.
Jurassic Park propulse le Dilophosaure au rang de star mondiale… en l'affublant d'une collerette et d'un venin imaginaires, et en le réduisant à la taille d'un chien.
Marsh et Rowe publient la redescription de référence : un crâne robuste, une anatomie d'oiseau et le statut de plus grand prédateur de son écosystème. Le vrai Dilophosaure réapparaît enfin.
L'héritage d'un mal-aimé
Peu de dinosaures illustrent aussi bien l'écart entre la science et la fiction. Pendant un demi-siècle, le Dilophosaure a souffert d'une double trahison : d'abord celle des manuels, qui le croyaient trop faible pour chasser ; puis celle du cinéma, qui l'a transformé en gadget venimeux. Il aura fallu attendre 2020 et un examen minutieux de ses os pour lui rendre justice — celle d'un véritable prédateur de pointe, élancé et puissant, couronné de deux crêtes énigmatiques.
La prochaine fois que vous repenserez à la scène du cracheur de venin, souvenez-vous de l'animal réel : un grand théropode de sept mètres qui régnait sur les plaines d'Arizona, 193 millions d'années avant nous. Il n'avait besoin ni de collerette ni de poison. Sa taille, ses dents et ses griffes suffisaient amplement.
Sources scientifiques et références
- Welles, S. P. (1954). « New Jurassic dinosaur from the Kayenta Formation of Arizona ». Bulletin of the Geological Society of America, 65(6), 591–598.
- Welles, S. P. (1970). « Dilophosaurus (Reptilia, Saurischia), a new name for a dinosaur ». Journal of Paleontology, 44(5), 989.
- Welles, S. P. (1984). « Dilophosaurus wetherilli (Dinosauria, Theropoda) : osteology and comparisons ». Palaeontographica Abteilung A, 185, 85–180.
- Marsh, A. D., & Rowe, T. B. (2020). « A comprehensive anatomical and phylogenetic evaluation of Dilophosaurus wetherilli (Dinosauria, Theropoda) with descriptions of new specimens from the Kayenta Formation of northern Arizona ». Journal of Paleontology, 94(S78), 1–103. doi:10.1017/jpa.2020.14
- Gay, R. (2001). « New specimens of Dilophosaurus wetherilli (Dinosauria: Theropoda) from the early Jurassic Kayenta Formation of northern Arizona ». Western Association of Vertebrate Paleontologists, meeting abstract.
- Milner, A. R. C., Harris, J. D., Lockley, M. G., Kirkland, J. I., & Matthews, N. A. (2009). « Bird-like anatomy, posture, and behavior revealed by an Early Jurassic theropod dinosaur resting trace ». PLoS ONE, 4(3), e4591. doi:10.1371/journal.pone.0004591
- Crichton, M. (1990). Jurassic Park. Alfred A. Knopf — (source de l'invention romanesque du venin).