Thylacine
Thylacinus cynocephalus — Le tigre de Tasmanie
Imaginez un loup. Donnez-lui une quinzaine de rayures sombres en travers du dos, une queue raide et épaisse à la base comme celle d'un kangourou, et une poche ventrale dans laquelle la femelle porte ses petits. Vous obtenez le thylacine — Thylacinus cynocephalus, le « tigre de Tasmanie » —, l'un des animaux les plus extraordinaires et les plus tragiques de l'histoire récente. Car ce prédateur n'était pas un loup — ni même un mammifère placentaire comme lui. C'était un marsupial, bien plus proche parent du diable de Tasmanie que du moindre chien. Sa ressemblance avec le loup ne tient donc à aucun lien de parenté : leurs deux lignées s'étaient séparées il y a 160 millions d'années. C'est l'évolution qui, en façonnant deux fois le même métier de chasseur sur deux continents séparés, a fini par leur donner presque la même silhouette — un phénomène que les biologistes appellent l'évolution convergente.
Le thylacine est aussi l'une des rares espèces disparues que nous ayons filmée vivante. Le dernier individu connu s'est éteint dans un zoo de Hobart le 7 septembre 1936 — cinquante-neuf jours seulement après que l'espèce eut enfin été protégée par la loi. Photographié, filmé, traqué jusqu'au dernier, le tigre de Tasmanie est devenu le symbole universel des extinctions causées par l'homme — et, aujourd'hui, l'emblème improbable des projets de « dé-extinction ».
Un loup qui n'était pas un loup
Marsupial jusqu'au bout
Malgré son allure de canidé, le thylacine appartenait aux Dasyuromorphia, l'ordre des marsupiaux carnivores d'Australie. Ses plus proches parents vivants ne sont ni le loup ni le chien, mais le diable de Tasmanie et les quolls (chats marsupiaux), dont sa lignée s'est séparée il y a environ 36 à 42 millions d'années. Comme tous les marsupiaux, la femelle mettait au monde des petits minuscules qui achevaient leur développement dans une poche — laquelle, fait remarquable, s'ouvrait vers l'arrière et abritait quatre tétines.
Plus étonnant encore : le mâle aussi possédait une poche. Il pouvait y rétracter son scrotum pour le protéger lorsqu'il courait dans les broussailles — une particularité unique parmi les marsupiaux australiens. De la pointe des dents jusqu'à cette anatomie intime, tout chez le thylacine rappelait que sous le costume de loup se cachait une créature d'une tout autre lignée.
Le sosie du loup — un cas d'école d'évolution convergente
Le thylacine est devenu l'exemple le plus frappant d'évolution convergente chez les mammifères. Bien que son dernier ancêtre commun avec les canidés placentaires remonte à quelque 160 millions d'années, son crâne ressemble davantage à celui d'un renard roux ou d'un loup gris qu'à celui de ses propres cousins marsupiaux. Mêmes dents tranchantes, mêmes mâchoires puissantes en apparence, même posture de coureur : la sélection naturelle, confrontée au même métier de prédateur, a abouti deux fois à la même solution.
Les analyses génomiques ont récemment percé une partie de ce mystère. En comparant l'ADN du thylacine à celui des loups et des chiens, les chercheurs ont identifié des régions du génome ayant évolué de façon accélérée dans les deux groupes — surnommées « régions accélérées thylacine-loup » (TWAR) —, qui semblent gouverner la forme convergente du crâne. La ressemblance n'était pas qu'apparente : elle était en partie inscrite dans les gènes.
En 2017, l'équipe de Charles Feigin (Nature Ecology & Evolution) a séquencé le génome complet du thylacine à partir de l'ADN d'un jeune individu conservé dans l'alcool depuis plus d'un siècle au Museums Victoria. Résultat majeur : l'espèce présentait déjà une diversité génétique extrêmement faible bien avant l'arrivée des Européens — un handicap hérité d'un lointain goulot d'étranglement. En 2023, des chercheurs ont même réussi à extraire de l'ARN d'un spécimen vieux de 130 ans : une première mondiale pour une espèce éteinte.
Anatomie d'un chasseur rayé
Rayures, queue raide et mâchoire béante
De la taille d'un grand chien, le thylacine mesurait environ un mètre de long pour 60 centimètres au garrot, queue non comprise, et pesait en moyenne 16,7 kilogrammes — les mâles (près de 20 kg) étant plus lourds que les femelles. Son pelage fauve à brun portait de quinze à vingt rayures sombres sur le dos, la croupe et la base de la queue : d'où le surnom de « tigre ». Sa queue épaisse et raide, prolongeant la ligne du dos, lui donnait une silhouette inimitable.
Mais sa caractéristique la plus spectaculaire était sa gueule : le thylacine pouvait ouvrir ses mâchoires jusqu'à 80 degrés, un bâillement prodigieux immortalisé par les images filmées du dernier individu, en 1933. Cette ouverture extrême a longtemps nourri l'image d'un prédateur féroce et sanguinaire. La réalité, révélée par la biomécanique, est tout autre.
Une mâchoire trop faible pour les moutons
En 2011, une étude de biomécanique menée par Marie Attard (Université de Nouvelle-Galles du Sud) a modélisé le crâne du thylacine pour en mesurer la résistance. Le verdict fut sans appel : malgré sa gueule impressionnante, l'animal avait une mâchoire trop fragile pour maîtriser de grandes proies. Un thylacine ne pouvait guère s'attaquer à un animal de plus de cinq kilogrammes — wallabies de petite taille, pademelons, opossums, bandicoots et oiseaux constituaient son ordinaire.
Cette découverte a une portée tragique : le thylacine fut exterminé en Tasmanie sous l'accusation de massacrer les moutons des colons. Or sa morphologie démontre qu'il en était physiquement incapable. La bête sanguinaire que l'on traquait à prix d'or n'a jamais existé : c'était un chasseur discret, nocturne, à l'embuscade, conçu pour le petit gibier.
De l'Australie à la Tasmanie
Le thylacine n'a pas toujours été tasmanien. Pendant des millénaires, il a parcouru tout le continent australien et jusqu'à la Nouvelle-Guinée — les peuples aborigènes l'ont d'ailleurs gravé sur les parois rocheuses du nord de l'Australie. Puis, il y a environ 3 200 ans, il a disparu du continent. Une momie naturelle retrouvée dans la plaine du Nullarbor, datée d'environ 3 300 ans, marque l'une de ses dernières traces sur la terre ferme.
Cette extinction continentale coïncide avec deux événements : l'arrivée du dingo, ce chien sauvage introduit par l'homme, et l'intensification des activités humaines. Concurrencé sur le continent, le thylacine n'a survécu qu'en Tasmanie, île restée à l'abri du dingo. À l'arrivée des Européens, environ cinq mille individus y vivaient encore. Ce dernier refuge allait devenir un piège.
L'extermination
Dès 1830, la puissante Van Diemen's Land Company offrait des primes pour chaque thylacine abattu, accusé de s'attaquer aux troupeaux. Le gouvernement de Tasmanie institua à son tour, de 1888 à 1909, une prime officielle : une livre sterling par adulte, dix shillings par petit. En tout, 2 184 primes furent versées — et bien davantage d'animaux tués sans être déclarés. À cette persécution organisée s'ajoutèrent la destruction de l'habitat, la concurrence des chiens et, sans doute, une épidémie de type maladie de Carré qui ravagea les populations sauvages au début du XXe siècle.
En quelques décennies, l'espèce s'effondra. Lorsque le gouvernement de Tasmanie finit par accorder sa protection légale au thylacine, le 10 juillet 1936, il ne restait pour ainsi dire plus rien à protéger.
L'histoire du thylacine est un cas d'école de l'extinction provoquée par l'homme : une espèce diabolisée à tort, traquée méthodiquement à prix d'argent, puis « protégée » au moment précis où elle s'éteignait. Le dernier individu connu mourut 59 jours après l'entrée en vigueur de la loi censée le sauver. Aucune mesure de conservation ne peut ressusciter une population déjà condamnée — la leçon, brutale, fonde aujourd'hui le principe de précaution en matière d'espèces menacées.
« Les espèces ne quittent pas la biosphère dans un fracas, mais dans un murmure. Le thylacine est l'une des rares dont ce murmure porte une date précise. » — Robert Paddle, The Last Tasmanian Tiger: The History and Extinction of the Thylacine, Cambridge University Press, 2000
« Benjamin », le tigre qui n'a jamais porté ce nom
Le dernier thylacine connu vivait au zoo de Beaumaris, à Hobart. Il mourut dans la nuit du 7 septembre 1936, vraisemblablement de vieillesse et de négligence. La légende veut qu'il se soit appelé « Benjamin » — mais ce nom est un mythe : il fut inventé de toutes pièces en 1968 par un ancien employé du zoo, et aucune source d'époque ne le mentionne. L'animal le plus célèbre de l'histoire des extinctions n'a, en réalité, jamais eu de nom.
Il laisse pourtant un visage. Les quelques secondes de film tournées par le naturaliste David Fleay en 1933 — un thylacine arpentant sa cage, bâillant à 80 degrés — comptent parmi les images les plus poignantes du monde animal. Restaurées et colorisées en 2021, elles offrent au tigre de Tasmanie une étrange forme d'immortalité.
Ressusciter le tigre de Tasmanie ?
Depuis 2022, l'Université de Melbourne et l'entreprise américaine Colossal Biosciences, dirigée pour ce projet par le généticien Andrew Pask, travaillent à « dé-éteindre » le thylacine. L'idée : reconstituer son génome — désormais séquencé à plus de 99,9 % à partir d'un crâne centenaire — puis l'inscrire dans les cellules de son plus proche parent vivant capable de servir de matrice, le petit dunnart à queue grasse, un marsupial de la taille d'une souris.
Le projet fascine autant qu'il divise. Beaucoup de scientifiques y voient un défi technique vertigineux, aux résultats incertains, qui détourne des moyens de la protection des espèces encore vivantes. D'autres y voient une chance de réparer une faute et de réintroduire un prédateur manquant dans l'écosystème tasmanien. Une certitude demeure : aucune technologie ne rendra jamais le thylacine que nous avons connu — seulement, peut-être, quelque chose qui lui ressemblera.
Histoire de la découverte
George Prideaux Harris décrit scientifiquement l'espèce sous le nom de Didelphis cynocephala (« opossum à tête de chien »).
Coenraad Temminck crée le genre Thylacinus ; l'espèce devient Thylacinus cynocephalus.
Prime gouvernementale en Tasmanie : 2 184 primes versées pour des thylacines abattus.
David Fleay filme le dernier thylacine captif au zoo de Hobart — les seules images animées connues de l'espèce.
Le thylacine est enfin déclaré espèce protégée par le gouvernement de Tasmanie.
Mort du dernier individu connu au zoo de Beaumaris. Date commémorée depuis 1996 comme la Journée nationale des espèces menacées en Australie.
Feigin et al. séquencent le génome du thylacine (Nature Ecology & Evolution), révélant sa très faible diversité génétique.
Lancement du projet de dé-extinction (Université de Melbourne & Colossal Biosciences).
L'héritage du thylacine
Aucune espèce n'incarne mieux que le thylacine la responsabilité humaine dans les extinctions. Sa silhouette rayée orne aujourd'hui les armoiries de la Tasmanie, des étiquettes de bière et d'innombrables logos — une icône née de notre mauvaise conscience. Comme le dodo avant lui, il est devenu le visage d'un monde que l'humanité a effacé, non par fatalité, mais par choix.
Sa disparition pose une question qui n'a rien perdu de son actualité : combien d'espèces diabolisées, mal comprises, traquées sur la foi d'une réputation usurpée, partagent aujourd'hui son sort ? Le tigre de Tasmanie n'a jamais tué les moutons qu'on lui reprochait. Il aura fallu attendre qu'il disparaisse pour le comprendre. C'est peut-être là sa dernière leçon : la peur que nous projetons sur un animal peut suffire à le condamner — et nous n'en mesurons le prix qu'une fois qu'il est trop tard.
Sources scientifiques et références
- Harris, G. P. (1808). Description of two new species of Didelphis from Van Diemen's Land. Transactions of the Linnean Society of London, 9(1), 174–178.
- Attard, M. R. G. et al. (2011). Skull mechanics and implications for feeding behaviour in a large marsupial carnivore, the thylacine. Journal of Zoology, 285(4), 292–300. DOI : 10.1111/j.1469-7998.2011.00844.x
- Feigin, C. Y. et al. (2017). Genome of the Tasmanian tiger provides insights into the evolution and demography of an extinct marsupial carnivore. Nature Ecology & Evolution, 2, 182–192. DOI : 10.1038/s41559-017-0417-y
- Rovinsky, D. S., Evans, A. R., & Adams, J. W. (2020). Did the thylacine violate the costs of carnivory ? Body mass and sexual dimorphism of an iconic Australian marsupial. Proceedings of the Royal Society B, 287, 20201537. DOI : 10.1098/rspb.2020.1537
- Berns, G. S., & Ashwell, K. W. S. (2017). Reconstruction of the cortical maps of the Tasmanian tiger. PLOS ONE, 12(1), e0168993.
- Paddle, R. (2000). The Last Tasmanian Tiger : The History and Extinction of the Thylacine. Cambridge University Press.
- Colossal Biosciences / Université de Melbourne (2022–2024). Programme de dé-extinction du thylacine ; génome séquencé à 99,9 %.